Une écoute ouverte

 

 

 

Pour démarrer cet article, j'aimerais vous raconter une expérience récente, qui m'a conduit vers la réflexion que je souhaite partager ici..

J'étais en train de travailler sur la création d'un morceau instrumental pour guitare (jusqu'ici, tout va bien..)

Quand d'un coup, je bloque.. Je tourne en rond, je cherche la suite, je ne trouve pas..
Les parties déjà définies sont claires, mais la suite m'apparaît comme un mélange entre un trou noir et une chambre d'ado en bordel (désolé pour les ados.. et les trous noirs qui liront cet article..). C'est comme si je n'y voyais rien mais qu'en même temps, j'avais tout à disposition, sans savoir quoi faire, avec beaucoup trop de possibilités et trop peu de clarté sur ce que je suis en train de créer.

Un peu plus tard, je me rends compte que pendant ces quelques instants de "cécité musicale", la seule chose qui avait changé était ma "posture intérieure". Je n'étais plus en train de chercher en moi, je m'étais tout simplement déconnecté de mon intention, et je m'observais comme à travers une oreille extérieure, comme si je m'analysait dans ce processus de création, avec des pensées qui défilaient, du genre : "est-ce que c'est vraiment créatif de jouer ça plutôt que ça ??", "et probablement que ça ne plaira pas à tel ou tel public" ou encore "oui mais ça c'est un peu trop facile.." , "est-ce que ce sera bien reçu par les auditeurs ??" etc.

En fait, je me suis retrouvé à concevoir tout un tas de critères, d'exigences et de suppositions qui venaient de pensées, de ce que je projetais sur l'autre, en terme d'attentes et de jugements. À tel point que je ne savais plus quoi exprimer.

Quand je parle de posture, je ne parle pas de posture physique, mais bien de l'endroit en moi, à partir duquel je compose et je joue. Tant que je suis attaché à des critères esthétiques et culturels, à des idées reçues, à des codes stylistiques, à des pensées, je m'empêche d'être en ce lieu, où chaque idée est libre, où chaque note à un poids, où chaque son est plein et entier.

C'est cet endroit, cet instant, qui me fait sentir que, quoiqu'il arrive, quelque soit le résultat, je suis au bon endroit, je joue les notes qui sont justes pour moi. Je crée l'histoire qui me convient.


Cette posture dont je parle, est pour moi la même, que je sois à la place de l’artiste, ou à la place de l’auditeur.

Lorsqu'on est musicien, on écoute souvent la musique à travers notre filtre de comparaison. On veut vérifier qu'on sait des choses, qu'on peut analyser, qu'on comprend ce langage. On veut évaluer la musique pour s'évaluer soi-même. On veut justifier qu'on a notre place dans ce milieu, on veut prouver des chose, et on se juge.

C’est même plutôt facile à faire pour nous, vu qu’on a été éduqué à ça. On a été éduqué à penser les choses, à avoir un avis, à décider de ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. On a été éduqué à faire marcher notre tête, à développer un esprit critique. 

On laisse souvent le corps et les sensations de côté. On développe finalement peu notre capacité à vivre les choses sans avoir besoin de les verbaliser, à être simplement accueillant avec ce qui nous traverse, à laisser de la place à l’inconnu, à vivre les choses sans à priori, et sans nous cacher derrière nos pensées et nos jugements. On passe notre temps à justifier nos choix, nos ressentis. Mais nos ressentis sont ce qu'ils sont, ils n'ont pas besoin d'être justifiés.

Et n'oublions pas que le regard qu'on porte sur soi, on le porte aussi sur les autres.
C'est ce qui nous permet d'ajuster ce qui ne nous convient plus. Regarde ce que tu vois de l'autre et tu connaitras le regard que tu portes sur toi.

Si je laisse mon avis de côté, dans l’intensité et l’unicité d’une musique, il n’en reste qu'une expérience unique, une expérience sensorielle et organique, belle, touchante, une expérience vivante.

Avez-vous déjà fait l'expérience d'écouter un morceau une première fois, et d'avoir l'impression de passer à côté ?
Et puis un jour, pour l'entendez à nouveau, et là, c'est la révélation. Vous vous laissez toucher, comme si vous l'entendiez pour la première fois, comme si d'un coup, cette musique faisait sens.
Y a t-il des artistes que vous aimiez avant et qui vous touchent moins maintenant ? ou à l'inverse, des groupes que vous n'aimiez pas spécialement, et un jour, grâce à un morceau ou à un album, vous avez la sensation d’entendre l'intention du musicien et vous écoutez le coeur de la musique. Vous êtes touchés, soudainement, comme si tout faisait sens, d'un coup.
Avez-vous déjà écouter de prodigieux artistes sans vous dire une seule fois que ce qu'ils jouent est technique, mais simplement en goûtant chacune des notes, chacun des sons, dans sa substance, et dans ce que cela peut toucher en vous ? Laissez-vous de la place, dans votre tête, pour vivre l'histoire que la musique vous suggère ?

Moi, je vis ça de plus en plus, dans ma pratique et dans mon écoute, et je trouve ça merveilleux de redécouvrir la musique, la voix, et les instruments, d'une façon nouvelle chaque jour, comme si je jouais ou chantais pour la première fois, avec toutes les possibilités que cela permet.

C’est l’invitation que j’ai envie de faire aujourd’hui, autant pour les musiciens, les chanteurs, que pour les amateurs de musique : écoutez chaque morceau comme si c’était la première fois, prenez conscience de ce que vous ressentez, oubliez vos jugements, l'espace d'un instant, pour entrer dans cette expérience unique, dans le corps et les sensations. Autorisez-vous à danser, à pleurer, à rire, à vivre cette vulnérabilité et cette fragilité qui demeure en chacun pour goûter une écoute plus juste, plus intense, et plus humaine.